Revue de presse

Vêtement, radicalisation, contestation des programmes... L’école a-t-elle réponse à tout ? (La Croix L’Hebdo, 2 sept. 23)

(La Croix L’Hebdo, 2 sept. 23) 1er septembre 2023

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"Alors que la rentrée scolaire a lieu lundi 4 septembre, les attentes à l’égard de l’école grandissent à mesure que ses missions se multiplient. Quotidiennement, elle est confrontée à des questions sensibles, complexes, face auxquelles enseignants, chefs d’établissement ou infirmière sont en première ligne. Jusqu’à douter de la bonne manière d’agir.

Texte : Louis Faurent, Quentin Le Van et Emmanuelle Lucas ; Illustrations : Jérôme Meyer-Bisch

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Comment distinguer un vêtement religieux ?

Sylvie, proviseure adjointe d’un lycée parisien

« Je suis à la tête d’un établissement parisien où se pose la question des tenues religieuses. Dans l’année scolaire écoulée, à une dizaine de reprises, des lycéennes sont arrivées habillées de robes ou pantalons amples qui peuvent évoquer des tenues musulmanes. Je me suis retrouvée devant un paradoxe. Alors qu’en principe, en matière de laïcité, la loi est la loi et je n’ai qu’à l’appliquer, dans ce cas précis, j’ai fait face à un dilemme : dois-je considérer que tel pantalon fluide surmonté d’une tunique constitue un vêtement religieux ou une simple tenue à la mode ?

Le problème le plus aigu a longtemps concerné les abayas, ces longues robes couvrantes. Les pouvoirs publics, le ministère de l’éducation nationale, ont d’abord hésité à les interdire. Un texte, porté par Pap Ndiaye, avait choisi de ne pas les nommer et de ne pas établir un catalogue précis de vêtements prohibés, qui aurait été facilement contournable. Il avait à l’inverse chargé les chefs d’établissement d’établir au cas par cas si telle tenue est religieuse ou pas, en fonction de la permanence et du refus de l’ôter. Mais cette tâche n’était pas si simple, car les situations sont diverses. De nombreux proviseurs se sont sentis abandonnés en première ligne.

Le nouveau ministre Gabriel Attal semble décidé à poser un interdit plus clair, mais à l’heure où je vous parle, nous attendons encore des consignes précises. Ce qui est certain, c’est que distinguer un vêtement religieux est une tâche délicate.

Le matin, quand je suis à la porte de l’établissement, j’ai parfois des doutes, car les codes de la mode et de la religion sont poreux. D’ailleurs, quand je prends une jeune fille à l’écart et lui rappelle l’interdit, en général, elle se récrie, et fait valoir qu’elle s’habille dans des chaînes de prêt-à-porter et ne fait donc que suivre la mode.

Parfois, elle argue qu’il s’agit d’une tenue « pudique », terme que je trouve très gênant car il se réfère à la morale. J’ai alors envie de lui dire que nous n’avons pas mené tant de combats féministes pour en arriver là, mais bien sûr, je ne le peux pas. Je me contente de lui rappeler la loi et de lui demander de venir habillée différemment le lendemain.

Si elle s’obstine, je dois convoquer les parents. En théorie, je peux aller jusqu’à la sanction, c’est-à-dire l’exclusion temporaire ou le passage en conseil de discipline. Cependant, aucun de mes collègues ni moi-même ne le faisons, car beaucoup de gens ont peur des représailles, il faut bien le dire. Depuis la mort de Samuel Paty, la communauté éducative est devenue d’une prudence extrême.

Aussi, la question de la tenue vestimentaire est devenue très sensible, et nous lui consacrons beaucoup de temps. Je n’ai qu’une dizaine de lycéennes concernées, mais dans d’autres lycées, il peut y en avoir jusqu’à 150. Il est alors très compliqué de mener un travail éducatif autour du vêtement. » [...]

Comment évaluer des signes de radicalisation ?

Adrien [1], proviseur dans un lycée de Haute-Loire

« Un élève, c’est un élève. C’est-à-dire un adolescent, parfois provocateur, parfois mal dans sa peau et qui peut faire des bêtises. Ma mission est justement de savoir à quel moment il ne s’agit plus de bêtises, mais de déclarations et d’actions véritablement préoccupantes.

Un cas récent me trotte dans la tête. Un jeune de seconde, dessinant dans les marges de sa copie un personnage à l’attitude menaçante, armé d’un couteau et l’inscription “Allahdesh” (une expression inventée, NDLR). Ma cité scolaire avait déjà fait face à des cas troublants quelques jours avant, alors forcément l’équipe pédagogique était tendue. Légalement, j’étais tenu de signaler ce cas aux services de renseignements territoriaux et à la gendarmerie.

Mais je butais sur un dilemme : quelle proportion donner à ma réaction ? Au-delà du signalement, dois-je organiser un conseil de discipline et l’exclure définitivement ? Certains estimeront qu’aucun risque ne doit être pris, qu’après le dessin, il pourrait venir dans l’établissement avec un couteau, voire pire. Ce n’est pas mon école de pensée. Si tout cela s’avère n’être qu’une bêtise, les conséquences pour ce gamin pourraient être catastrophiques. Essayer de le comprendre est nécessaire pour bâtir mon jugement.

Alors je l’ai rencontré, ses parents également, et j’ai consulté le personnel médical de l’établissement. Très vite, je suis arrivé à la conclusion qu’il n’était pas dangereux. C’était surtout un adolescent qui n’allait pas bien, un peu cynique sur les bords. Il valait mieux être clément que l’exclure. Cette conviction, je m’y suis accroché, espérant faire le bon choix.

Il s’est fait suivre psychologiquement, et petit à petit s’est ouvert, s’est trouvé. Exclu, il aurait juste transporté ce mal-être dans un autre établissement, avec une réputation entachée. Évidemment, je ne préconise pas le laxisme. J’ai eu un autre cas, un élève manifestant son désaccord avec un professeur en lui assénant un “Il cherche un second Samuel Paty, lui ?”. Celui-là, je l’ai exclu. Pour moi, la frontière entre une bêtise et un acte très inquiétant se trouve là. » [...]

Que faire quand un élève conteste des faits historiques ?

Christine, professeure d’histoire-géographie dans un lycée du Val-d’Oise

« Le programme d’histoire concentre plusieurs points mémoriels pouvant se révéler délicats. Dernièrement, j’ai été confrontée à un élève d’origine turque réticent à l’idée d’étudier le génocide arménien. Le plus important pour moi était de ne pas donner l’impression que la discussion était impossible. Sans bien sûr céder. Je l’ai écouté et laissé développer ses arguments pour cerner d’où venait sa prise de position. Il répétait clairement le discours de son environnement familial.

Le cas du génocide arménien illustre bien le conflit qu’il peut y avoir entre les faits historiques, vérifiés et documentés, et un récit familial qui est le fruit d’une construction sociale et culturelle. C’est aussi ce qui rend ces sujets sensibles : il ne faut pas braquer l’élève. Pour lui répondre, j’ai simplement expliqué qu’aucun événement n’est exclu du champ du savoir et j’ai repris les connaissances historiques sur le génocide arménien.

Je n’ai pas connu beaucoup d’élèves enfermés dans leurs idées. Puisque ce sont souvent le fruit de préjugés et d’une méconnaissance, cela se traduit en général par des questions, des doutes émis à propos d’un sujet. Mais j’avoue prendre quelques précautions pour certains thèmes. Par exemple, je m’appuie sur des questionnaires très simples pour estimer ce que savent les élèves. Ce ne sont pas des devoirs notés, mais plutôt des sondages pour sentir la classe. Au moment de traiter la Shoah, je demande ce qu’ils savent du judaïsme, à quels mots ou concepts pensent-ils…

J’invite aussi les élèves à dessiner une frise du temps qui confronte les grands événements historiques du monde et les périodes vécues par leur propre famille. Cela leur permet de visualiser les biais de la mémoire. En se plaçant sur cette frise, ils concrétisent l’écart potentiel entre les faits et ce qui leur a été raconté.

Enfin, un des meilleurs outils demeure la rencontre avec des témoins. Je me souviens d’une élève, lors d’un cours sur la guerre d’Algérie, qui avait réagi au mot harkis en me disant qu’ils étaient « des traîtres ». J’ai convié une harki en cours et nous avons pu échanger. L’enjeu est souvent de montrer que ce n’est pas blanc ou noir, qu’il n’y a pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. » [...]"

[1Le prénom a été changé.


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