Revue de presse

"Islam, « genre », « race »… Il faut en finir avec la politique des identités à l’école" (B. Levet, Le Figaro, 12 sept. 23)

(Le Figaro, 12 sept. 23). Bérénice Levet, docteur et professeur de philosophie. 12 septembre 2023

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Islam, « genre », « race »… Il faut en finir avec la politique des identités à l’école".

"La rentrée des classes a eu lieu. Les professeurs et les parents ont désormais reçu la lettre du ministre Attal. Le port de l’abaya et du qamis est interdit dans les établissements scolaires. La détermination dont fait montre le nouveau titulaire du ministère de l’Éducation nationale est heureuse et salutaire, mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? N’est-ce pas des identités dans leur ensemble - identité de sexe, de « genre », de sexualité, de « race » - qu’il conviendrait de libérer l’école, et d’abord les élèves ?

Celles-ci ont pénétré l’institution scolaire depuis plus d’une décennie - la théorie du genre est introduite dans les manuels de sciences de la vie et de la terre en 2011, sous la présidence de Nicolas Sarkozy et sous l’autorité de Luc Chatel, alors ministre de l’Éducation nationale. Les six dernières années ont marqué un coup d’accélérateur.

On rappellera la circulaire de mai 2021 sur l’écriture inclusive, dans laquelle le ministre Blanquer bannissait certes le point médian - à quoi ne se réduit pas l’écriture inclusive -, mais pour mieux exhorter au recours à ce que les linguistes appellent la double flexion, autrement dit la pulvérisation du masculin à portée générique au profit du féminin et du masculin : « L’intitulé des fonctions tenues par une femme doit être systématiquement féminisé, pouvait-on lire sous la plume du ministre. (…) Il est également demandé de recourir à des formulations telles que “le candidat ou la candidate” afin de ne pas marquer de préférence de genre, ou à des formules telles que “les inspecteurs et les inspectrices de l’Éducation nationale” pour rappeler la place des femmes dans toutes les fonctions. »

Le ministère accréditait par là même le procès intenté à la langue française par le féminisme ambiant, l’accusant d’être inamicale et inhospitalière aux femmes. Quatre mois plus tard, en septembre 2021, nouvelle circulaire Blanquer, « Pour une meilleure prise en considération des questions relatives à l’identité de genre en milieu scolaire », était reconnu, entre autres choses, aux élèves le droit de faire usage du prénom qu’il se sera choisi, avec l’accord des deux parents pour les mineurs.

Enfin, ultime geste remarquable de Pap Ndiaye avant son remplacement : le 17 mai 2023, le ministre lançait une campagne de « sensibilisation » dans les collèges et les lycées en faveur des identités LGBT+ avec pour slogan : « Ici on peut être soi ». Et le prédécesseur de Gabriel Attal d’ajouter, dans un communiqué, que cette campagne s’adressait « à la fois aux élèves LGBT+ et à tous ceux qui pourraient, pour quelque raison que ce soit, être empêchés de vivre pleinement leur identité ».

Personne n’y trouva donc rien à redire, pas même le président Macron. Et pourtant. Soyons cohérents : si, à l’école, on doit pouvoir « être soi », s’il s’agit de pouvoir « y vivre pleinement son identité », alors on ne voit vraiment pas pourquoi on n’y serait pas ostensiblement musulman.

Nous avons là un concentré du peu de foi qu’ont en réalité nos dirigeants dans le modèle proprement français, c’est-à-dire dans les vertus de cette exigence, qui nous distingue des autres pays, de déposer ses bagages personnels dès lors qu’on franchit le seuil de l’école, comme, d’ailleurs, celui de l’espace public et politique ; ils invoquent, bombant le torse, la laïcité, la République, les « valeurs » républicaines, les opposent aux revendications religieuses au nom de l’exigence de neutralité.

« La loi, c’est la loi », assénait encore, le 2 septembre sur Europe 1, Sonia Backès, secrétaire d’État chargée de la Citoyenneté. Oui, assurément, mais ce qui importe, c’est l’esprit de la loi et non la lettre seulement ; or, sur ce chapitre, je crains que nos gouvernants ne soient un peu courts.

Nos ministres, notre président, mais, non moins, nombre de nos professeurs : ne sont-ils pas pleinement et désespérément de leur temps ? D’un temps où les questions identitaires, le « droit » à la « visibilité », à la reconnaissance et la promotion des « minorités » et de la « diversité » ont acquis une autorité et une légitimité exorbitantes, et où s’orienter selon ses catégories semble relever de l’évidence. Où l’on ne conçoit plus même qu’on puisse leur être parfaitement indifférent.

Alors, il n’est peut-être pas vain de rappeler l’esprit qui préside à cette exigence de laisser son identité à la porte de l’école, de faire rayonner la noblesse, la générosité et la saveur de la composition française. Oui, générosité et saveur, en effet. On voudrait nous faire passer pour des crispés, des racornis, des rabougris, mais qui l’est davantage ?

Quand les uns encapsulent l’individu dans sa prétendue identité, l’incarcèrent dans la prison de son moi et du présent, la France, et d’abord son école, est cette belle audacieuse qui fait le pari de la liberté, une liberté du pas de côté (et non de l’arrachement, car jamais, contrairement à l’inique procès intenté à l’idéal d’assimilation, notre pays n’a exigé l’oubli des origines ; il en a circonscrit la mémoire et le culte à l’espace privé).

On parle volontiers des vertus émancipatrices de l’école. Assurément. Mais de quoi l’école, la culture, le savoir libèrent-ils, sinon d’abord de nous-mêmes, de notre moi étroit, immédiat, spontané, suffisant, vaniteux ?

L’école est ce dispositif où il est exigé, et ainsi permis, à chacun de s’oublier, de se mettre entre parenthèses, d’être libéré de soi afin d’être libre pour des réalités plus vastes, plus hautes que soi, d’entendre d’autres voix que la sienne propre. Où l’on apprend, dans le contact avec les grandes œuvres du passé, à emmener celui-ci en voyage, à se dépayser dans des significations autres, où l’on forme, développe et cultive l’art de se mettre à la place d’autrui, ce que Kant appelait l’imagination et Hannah Arendt, avec la Bible et le roi Salomon, un cœur intelligent. Aptitude à se mettre à la place d’autrui non moins essentielle, et je renvoie à cet égard aux remarquables travaux du Dr. Maurice Berger, au fameux processus de civilisation, remis à l’honneur par notre président.

Mais l’école ne se contente pas de nous libérer - gardons-nous de l’absolutisation de l’émancipation, péché originel de la modernité et du progressisme ; le fétichisme, à partir des années 1970, de la liberté de l’enfant, de sa créativité originelle, nous a perdus et a permis aux identités multiples d’envahir l’espace commun. L’exigence de mise entre parenthèses de soi, de suspension des identifications premières, n’est pas un jeu à somme nulle, à cette liberté du pas de côté la France associe le génie de l’incarnation. [...]"


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